PRÉFACE par Stefan Wul
Étonnant, très étonnant Laurent Genefort !
Ses romans nous précipitent en des univers ultrafuturistes ; ils nous font pirouetter jusqu’au vertige entre les points rouges de télémètres laser, ou parmi les grands huit qui maintiennent au garde-à-vous, dans quelque soir de néon mauve, des forêts de buildings aux mille clins d’œil lumineux. Et l’on y frôle des héros à la pensée rapide, à la cervelle bourrée d’informatique, aux réflexes dopés par les amphètes ou les biologiciels !
Mais il arrive que, par caprice ou suivant son bon plaisir, Genefort écrive aussi un autre genre d’histoires, témoin ce Labyrinthe de chair, dernier-né des films à grand spectacle d’un auteur à l’inépuisable fécondité…
En quoi ce type de roman diffère-t-il des autres ? Que les fans se rassurent : c’est toujours de la science-fiction. Des vaisseaux-cathédrales s’y arrachent toujours du sol vers l’espace où, parfois, l’on peut voir éclore et s’épanouir la fleur écarlate d’une explosion. Cosmodromes, ululements de sirènes, barrières électrifiées, tours de contrôle scintillant dans la nuit comme de géants arbres de Noël : le décor et la technicité postmodernistes sont encore là mais, comment dire ? vus à distance respectueuse, ou reflétés par les yeux de néoprimitifs ayant plus ou moins excommunié la Science et recréé les Dieux.
Et nous voici confrontés à des cultures tribales, où le bon sens abdique en faveur d’aberrantes cosmogonies, où des croyances disparates prennent la relève de la logique, mais dans lesquelles, en fin de compte, le qualitatif se rebelle de façon sporadique et désordonnée contre un quantitatif dont l’inexorable expansion menace de remplacer l’âme humaine par des flux de données insipides et des colonnes de chiffres.
Car pêcheurs de fer, tailleurs de sel et autres crève-la-faim du Labyrinthe se montrent écologistes à leur insu, même s’ils le sont de façon maladroite et selon des dogmes ou des rituels plus empiriques que rationnels. En illettrés peu capables d’abstraction, c’est très confusément qu’ils se sentent, malgré tout, partie intégrante de structures naturelles et complexes, dépendant elles-mêmes d’une Panstructure à l’échelle du cosmos : équilibre qu’ils croient maintenir en s’imposant des tabous moins raisonnables que folkloriques… C’est alors que l’on devine le plaisir fou – oserais-je dire le malin plaisir – que prend l’auteur à puiser à pleines mains dans ce contexte néo-archaïque, afin d’en tirer une foule d’images surréalistes, de mythes et de péripéties hautes en couleur… Tandis qu’au loin, les supertankers de multimondiales continuent de crever leur plafond de nuages.
Et si l’on pense à d’autres œuvres portant la même signature, on s’avise tout à coup que selon son humeur, parfois selon son humour, Genefort s’offre deux manières de nous survolter l’imagination.
Soit qu’il nous campe des citadelles géométriques et glacées où dominent le verre, le chrome et le plastique (voir Haute-Enclave, Rézo), pour y faire évoluer, mourir ou ressusciter je ne sais quels personnages au système nerveux recâblé, je ne sais quels clones farcis d’implants mémoriels, voire quelques cyborgs, bref, tout un joli monde environné d’éclairs, de spots, d’hologrammes, et dont il nous impose les acrobatiques mésaventures en travellings étourdissants…
Soit qu’il préfère nous offrir d’étranges pérégrinations (Arago, Les Chasseurs de sève, Le Labyrinthe de chair…), en compagnie de clochards de l’an 3000 ou de post-historiques nomades à l’odeur forte, pourris d’ulcères, hallucinés de légendes et de superstitions… et ceux-là ne montrent pas un profil nimbé par les lampes diodes ou les écrans cathodiques, mais des traits sculptés par la lueur de torches empestant la résine. Nous pouvons les suivre sans être assourdis de décibels et d’effets Larsen beuglant de l’absurde aux carrefours d’une mégalopole, mais pour tendre l’oreille aux voix fantômales qui hantent la brume de leurs solennelles mises en garde.
Faute d’engins sophistiqués tels que motos gyroscopiques ou magnéto-glisseurs, c’est sur leurs jambes qu’ils voyagent le plus souvent. Sauf quand il leur arrive de s’accrocher à des baudruches végétales méritant à peine le nom de montgolfières ; ou quand ils prennent en marche des trains anachroniques cahotant leur rouille à travers la steppe, tandis que de grands soleils doubles inondent le crépuscule d’interférences lumineuses et de couleurs jamais vues…
Mais passons sur d’autres panoramiques et sur d’autres moyens de transport plus pittoresques, ou bien nous allons finir par tout raconter !
En lisant tout cela, vous le vivrez comme un rêve, c’est-à-dire inconscients de tourner les pages d’un livre. À condition toutefois de suivre le conseil donné, en début de récit, par un drôle de chaman aveugle nommé Assoudim : « Arrête de te poser des questions ! »
Il faut être docile aux magies de l’écriture. Quant aux questions, il sera toujours temps de vous les poser après le mot FIN, une fois le rideau tombé.